Thibaut Girard, installé à Bangkok depuis 2013 et directeur technique d’une start-up locale, a décidé de s’engager politiquement après avoir mesuré l’importance du rôle civique lors des législatives de 2024 pour mettre son expérience au service de l’intérêt général. Il souhaite renforcer les réseaux associatifs français en Thaïlande en ciblant notamment l’entraide, la culture, l’éducation et la coordination des dispositifs d’aide. Dans ce portrait, il partage aussi sa vision d’une représentation politique plus visible et concrète pour les Français de l’étranger, ainsi que les défis quotidiens auxquels ils font face sur place.

Bonjour, tout d’abord peux-tu nous en dire plus sur toi : où habites-tu et que fais-tu dans la vie ?
Bonjour. Ingénieur aéronautique de formation, je me suis installé avec mon épouse à Bangkok en 2013. Nous avons deux enfants de 16 et 13 ans avec qui nous adorons voyager et explorer la région. Sur le plan professionnel, je suis aujourd’hui Directeur Technique (CTO) d’une start-up thaïlandaise.
Peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t’a motivé à t’engager en politique et particulièrement pour les Français établis à l’étranger ?
Mon parcours est un peu atypique. Après un passage comme Volontaire International à l’ambassade de France à Washington DC, j’ai créé en 2004 ma première entreprise à Toulouse dans les télécoms, à une époque où l’entrepreneuriat n’était pas encore “à la mode”. Ces premières expériences m’ont permis de voir, de façon très concrète, des facettes différentes de l’action publique, du rôle de l’État et du fonctionnement administratif.
En arrivant en Thaïlande, j’ai ensuite enchaîné plusieurs expériences complémentaires : consultant au Boston Consulting Group, puis cadre chez dtac, l’un des opérateurs télécoms locaux, et enfin chez Central Retail, un acteur majeur de la grande distribution, sur des sujets de stratégie et de produit.
Aujourd’hui, comme CTO d’une start-up thaïlandaise, je suis dans une logique très opérationnelle : livrer, arbitrer, améliorer en continu. Dans toutes ces sociétés, j’ai rencontré des Français implantés parfois depuis très longtemps en Thaïlande ou en Asie du Sud-Est. Ce réseau est précieux pour s’orienter, comprendre les réalités locales et s’entraider.
Mon engagement politique, lui, est plus récent. J’ai toujours voté, mais le déclic a eu lieu quand j’ai été assesseur lors des législatives de 2024. Je me suis dit que je pouvais mettre mon expérience au service de l’intérêt général. J’ai aussi pris conscience que, même si la classe politique est souvent critiquée, elle remplit un rôle ingrat mais nécessaire.
Plutôt que de me contenter de commenter, j’ai préféré aller discuter avec nos élus et chercher comment, à ma mesure, rendre quelque chose à la collectivité. Enfin, dans un contexte de fortes tensions géopolitiques et d’incertitudes, où beaucoup de repères de notre jeunesse sont bousculés et où certaines formes d’extrémismes se banalisent, j’ai eu envie de prendre ma part, à mon niveau, pour être utile à la France et aux Français établis à l’étranger.
Le tissu associatif à l’étranger est particulièrement dense, quelle est ta vision pour soutenir et mettre en avant ces initiatives locales ?
Le tissu associatif français en Thaïlande est dense, et c’est une vraie force. On y trouve des associations d’accueil et de lien communautaire comme Bangkok Accueil, des réseaux de représentation et de services comme l’UFE, des acteurs structurants de culture et de langue à travers les Alliances Françaises, ainsi que des réseaux économiques et professionnels comme la Chambre de commerce franco-thaïe et l’écosystème French Tech, auquel j’ai contribué plusieurs années en siégeant au board.
Ma vision, c’est de clarifier les priorités et de cibler l’appui public là où l’impact est le plus direct et où les besoins sont les plus critiques. Concrètement, je mettrais l’accent sur trois catégories : Solidarité et entraide : mieux identifier, coordonner et rendre accessibles les dispositifs d’aide à nos compatriotes, notamment les plus vulnérables.
Culture, langue et rayonnement : soutenir ce qui fait vivre la langue et la relation durable avec la société thaïlandaise, en particulier via les Alliances Françaises. Éducation et communauté scolaire : accompagner les familles et les relais associatifs (dont les associations de parents) sur les sujets très concrets de scolarité et de continuité de parcours.
Bien entendu, l’accueil/intégration et les réseaux économiques et professionnels restent essentiels. Simplement, dans un contexte où les moyens publics doivent être mieux ciblés, l’État peut souvent apporter ici moins par du financement direct que par de la facilitation : mise en réseau, visibilité, accès aux bons interlocuteurs, et appui ponctuel sur des projets à fort impact.
Que penses tu de la représentation politique des Français établis hors de France ? Quel devrait-être selon toi le rôle d’un conseiller des Français de l’étranger ?
La représentation des Français établis hors de France est indispensable, mais elle n’est pas encore au niveau de visibilité qu’elle devrait être, y compris auprès des Français concernés. En Thaïlande, la communauté française est plurielle : familles, entrepreneurs, salariés, retraités, étudiants, binationaux, nouveaux arrivants comme résidents de longue date.
Le rôle d’un conseiller des Français de l’étranger est d’abord d’être un porte-parole de cette diversité, en faisant remonter les réalités du terrain et en défendant des améliorations concrètes. Concrètement, ce rôle repose sur quatre dimensions :
- Porte-voix : représenter la diversité des Français de Thaïlande, faire remonter les besoins récurrents et les enjeux structurants, au-delà des cas individuels.
- Facilitateur : orienter, expliquer et aider à naviguer dans les démarches et dispositifs, en jouant un rôle de relais et de clarification.
- Relais local : travailler avec le consulat, l’ambassade, les associations et les établissements, en construisant des passerelles et en respectant les rôles de chacun.
- Transparence et redevabilité : rendre compte régulièrement, expliquer les priorités, les actions menées, les résultats obtenus et les limites rencontrées.
Quels sont, selon toi, les principaux défis auxquels font face les Français vivant dans ta circonscription ?
En Thaïlande, je vois plusieurs défis majeurs pour nos concitoyens :
La précarité et les situations de vulnérabilité : On sous-estime souvent la diversité des profils à l’étranger. Certains Français peuvent se retrouver en difficulté : perte d’emploi, séparation, problèmes de santé, isolement, ou absence de filet de sécurité local. Dans ces cas, l’enjeu est l’orientation rapide vers les bons relais et une coordination efficace entre acteurs de terrain et institutions.
L’éducation et la continuité des parcours scolaires : Pour de nombreuses familles, le sujet central est de garantir une scolarité de qualité, avec un bon niveau en français, mais aussi en anglais et en thaï, afin de préserver à la fois l’ancrage culturel, l’ouverture internationale et l’intégration locale. Mais la scolarité en français est coûteuse, et certaines familles ne peuvent pas se le permettre sans bourse. Cela pose donc des questions très concrètes : accessibilité, continuité, lisibilité des critères et accompagnement des familles.
Les écoles françaises à l’étranger sont aussi un levier d’influence majeur pour la France : plus elles sont attractives, plus elles accueillent d’élèves, ce qui permet à terme de réduire le coût par élève et de renforcer leur pérennité. Elles ne s’adressent pas seulement aux Français, mais à l’ensemble des francophones et francophiles, et contribuent ainsi directement au rayonnement de notre langue, de notre culture et de nos valeurs dans la société thaïlandaise.
La situation fiscale et la lisibilité des règles depuis 2024 : La fiscalité est devenue un sujet de préoccupation important, en particulier sur la question de la taxation en Thaïlande de revenus d’origine française. Depuis 2024, beaucoup de Français, dont nos compatriotes retraités, cherchent une lecture claire, stable et opérationnelle des règles applicables et des démarches à suivre. Le besoin principal est une information fiable et consolidée, pour réduire l’incertitude et éviter les interprétations contradictoires.
L’accès aux services et la compréhension des démarches, malgré les progrès : Il y a eu de vrais progrès, notamment grâce au numérique, et l’expérience s’est améliorée. Mais cela suppose souvent d’être à l’aise avec les outils informatiques et de bien comprendre des procédures qui restent techniques. Pour une partie de nos concitoyens, l’enjeu n’est pas seulement l’existence du service, mais la capacité à s’en servir facilement et à obtenir une information claire au bon moment.
Quelles différences fondamentales vois-tu entre ton pays de résidence et la France ? À quelles choses positives penses-tu et dont la France devrait davantage s’inspirer ?
La Thaïlande s’est énormément développée ces trente dernières années et, sur de nombreux aspects, elle n’a rien à envier à la France. La première différence qui frappe, c’est une forme de simplicité dans la vie quotidienne : les commerces sont largement ouverts, les services sont accessibles, et il est possible de se faire livrer à peu près à n’importe quelle heure. Cette disponibilité permanente rend beaucoup de choses plus fluides. J’ajouterais aussi la modernité très concrète du quotidien, par exemple les paiements par QR code. C’est devenu naturel : je l’utilise aussi bien pour régler un achat important que pour payer un plat au marché à midi — un riz cantonais ou un pad thaï — sans friction, sans espèces, sans terminal compliqué. Cette généralisation du paiement simple et universel est un vrai point fort.
Il y a aussi un aspect sécurité et qualité de vie : à Bangkok et dans beaucoup d’endroits, on ressent un environnement globalement sûr, avec une organisation quotidienne qui facilite les déplacements et les activités. Sur le plan administratif et fiscal, la différence est nette : la déclaration d’impôts est beaucoup plus simple, avec un formulaire court et peu de déductions possibles. Cela rend le système plus lisible pour la majorité des gens.
De la même manière, même s’il existe une retenue à la source, les charges sociales sont beaucoup plus faibles ; dans les faits, une grande partie de ce que paie l’employeur se retrouve directement dans le revenu du salarié. Cela crée une perception plus immédiate du lien entre travail et rémunération.
Enfin, il y a une dimension culturelle que j’apprécie particulièrement : la place de la famille. Il est courant de voir plusieurs générations vivre sous le même toit. C’est souvent plus économique, cela permet d’avoir un cadre de vie plus spacieux, et surtout cela donne à la famille une place centrale au quotidien.
Évidemment, la France a des forces majeures, notamment sur la protection sociale et certains services publics. Mais sur la simplicité d’usage, la fluidité des services et la sécurité, la Thaïlande offre des enseignements dont la France pourrait utilement s’inspirer.
D’ailleurs, que penses-tu de la situation politique actuellement en France ?
Je suis assez triste de la situation politique actuelle en France, parce qu’elle donne une impression de blocage et de réformes inabouties. Quand on regarde les sept dernières années, il y a eu des intentions, des annonces, parfois des avancées, mais on a le sentiment que le pays n’a pas réussi à se transformer à la hauteur de ses défis, ni à installer une dynamique lisible et durable.
Il me paraît difficile de comprendre qu’on ne puisse pas construire un consensus sur un point pourtant essentiel : on ne redresse pas un pays sans remettre au centre la capacité à produire, à gagner en productivité et en compétitivité, avec une stratégie de long terme.
Et il faut accepter que des sujets comme l’industrie, l’innovation ou l’appareil productif se reconstruisent sur des années, pas en quelques mois.
Je pense aussi que la crise n’est pas seulement économique : c’est une crise de confiance, de cohésion et d’autorité au sens positif, c’est-à-dire la capacité à fixer un cap et à le tenir. Quand il n’y a plus de vision partagée, le compromis devient difficile et tout se fige. Ce qui me manque aujourd’hui, ce n’est pas un “grand soir” ni des slogans : c’est une trajectoire crédible, stable et compréhensible, avec moins de court-terme, plus d’exécution, plus de local et une capacité à recréer du collectif et à appliquer les réformes jusqu’au bout.
Enfin, en tant que Français de l’étranger, comment fais-tu pour garder le lien avec la France ?
Je garde le lien de plusieurs façons : Par la famille et les proches, bien sûr, et des retours réguliers en France quand c’est possible. J’ai pu passer Noël en France avec mon grand-père de 96 ans. Cela crée des moments inoubliables.
Par l’actualité et le débat public, en essayant de garder une lecture factuelle et de ne pas rester dans la réaction.
Par la culture : langue, livres, médias, transmission à mes enfants, qui est si importante lorsque l’on vit à l’étranger.
Par l’engagement : justement, le fait de participer à la vie civique et à la communauté française à l’étranger est une manière forte de rester connecté à la France, tout en apportant une perspective utile.