Guillaume Nassif est élu Conseiller des Français de l’étranger à Abou Dabi. Avocat de formation, il est directeur juridique d’un fond immobilier aux EAU.

Bonjour Guillaume, tout d’abord peux-tu nous en dire plus sur toi : où habites-tu et que fais-tu dans la vie ?
J’habite à Abou Dabi aux Émirats Arabes Unis (EAU) depuis maintenant 8 ans. Bien qu’originaire du Vème arrondissement de Paris, j’ai vécu quasiment toute ma vie à l’étranger : j’ai fait une partie de mes études en Italie et en Australie. J’ai vécu en Malaisie (1 an) et en Floride où je donnais des cours d’équitation. Avant de m’expatrier aux EAU, j’ai travaillé comme avocat à Paris, au Maroc puis à Londres. C’est d’ailleurs par l’intermédiaire d’un ancien client que je me suis installé ici, puisqu’il m’a recruté comme directeur juridique de son fonds immobilier aux EAU.
Peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t’a motivé à t’engager en politique et particulièrement pour les Français établis à l’étranger ?
J’ai toujours été intéressé par la politique, même très jeune, sans trop savoir pourquoi. Au début de ma carrière professionnelle, alors que j’ai commencé à gagner beaucoup d’argent en tant qu’avocat en fusion-acquisition, je me suis très vite demandé comment être plus utile à la société. J’ai donc décidé de consacrer une partie de mon temps à faire du pro bono, en aidant par exemple la fondation Abbé Pierre ou en effectuant des maraudes juridiques pour les personnes en difficulté.
Cette habitude m’a suivi aux EAU, où j’ai très vite aidé des Français, mais aussi par la suite des Italiens car je parle cette langue couramment, qui étaient dans la panade. C’est du travail « humain », car on est parfois sollicité pour des situations très dures, comme lorsque l’on intervient pour des cas de violences conjugales, ou des problèmes financiers et juridiques très conséquents. Puis en 2021 à l’occasion des élections consulaires, je me suis dit que je devrais me présenter.
Mon mandat de Conseiller des Français de l’étranger me donne maintenant une vraie légitimité pour continuer mon action auprès de la communauté française résidant aux EAU.
Que trouves-tu le plus satisfaisant dans ton quotidien d’élu ? Et au contraire, ressens-tu des frustrations particulières dans l’exercice de ton mandat ?
C’est très satisfaisant d’aider concrètement les gens à sortir de leurs difficultés ! On a d’ailleurs vraiment de la chance d’être Français, car notre pays met beaucoup de moyens (même si on peut toujours dire que ce n’est jamais assez) au service des Français de l’étranger, ce qu’aucune autre nation ne fait ! Nous avons aussi la chance d’avoir des professionnels formidables dans nos ambassades et consulats.
Il faut en avoir conscience et savoir le dire haut et fort. Je suis néanmoins frustré par l’absence de définition claire du mandat de Conseiller de Français de l’étranger, qui dépend en réalité beaucoup des dynamiques définies par le poste et des sujets qu’il souhaite se réserver.
Le soutien des autorités françaises permettra de renforcer notre action, d’être pleinement reconnu par les autorités locales, de travailler en bonne intelligence avec l’ambassade et mener une action raisonnée en toute indépendance.
As-tu une anecdote précise à nous partager sur tes missions en tant qu’élu des Français de l’étranger ? Sur la manière dont tu aides régulièrement nos concitoyens par exemple.
La vie aux EAU est vraiment très chère, et il faut savoir que pour venir s’installer ici, il faut impérativement un travail. Mais si vous perdez votre travail, vous perdez également votre visa ! Et la perte du visa entraîne du jour au lendemain la perte de votre couverture santé et la déscolarisation de vos enfants !
Par ailleurs, vous avez également à payer une amende pour chaque jour passé dans le pays sans visa. Certains Français ayant fait le choix de l’expatriation sans retour se trouvent coincés aux EAU (car n’ayant plus aucun bien en France) et couverts de dettes qu’ils ne peuvent honorer.
Un certain nombre de compatriotes sont tombés dans cette spirale infernale et sont bien incapables d’en sortir ; devant compter sur des aides (familiales, associatives ou communautaires) pour se loger, se nourrir, et même se doucher.
A l’opposé de ce que les reportages télés laissent penser, les situations d’extrême pauvreté sont parfois une réalité aux EAU.
Comment travailles-tu avec les représentants politiques de ton territoire, tels que les députés et sénateurs des Français de l’étranger, pour coordonner vos actions ?
Nous sommes 5 conseillers des Français dans la circonscription. Bien que l’on puisse avoir des sensibilités politiques différentes, nous avons décidé, avec deux autres élus, d’unir nos forces en mettant en commun nos ressources et notre expertise.
Nous sommes les 3 mousquetaires au service de la communauté française de la circonscription ! Nos compatriotes dans le besoin veulent des solutions concrètes ; ils veulent être aidés et ne s’arrêtent pas aux éventuelles étiquettes des élus.
Le groupe des Mousquetaires nous permet d’être plus efficients, de toucher plus de monde, d’être visibles et avons de supers retours ! Les parlementaires sont quant à eux des partenaires essentiels, nous nous nourrissons mutuellement.
Nous leur servons de capteurs et de relais localement, et eux peuvent nous aider à régler des situations ou à porter notre voix et nos sujets lors des débats parlementaires.
Les associations locales jouent souvent un rôle clé dans l’animation de la vie française à l’étranger. Comment travailles-tu quotidiennement avec elles ?
Le droit d’association n’existe pas aux Émirats : il est formellement interdit de se réunir pour parler de politique. Il est donc impossible pour moi de tenir une permanence. Les ONG doivent être obligatoirement approuvées par le gouvernement, et les autres organismes existants ont un statut de société commerciale, même si leur objet porte sur des activités de bienfaisance. C’est d’ailleurs un problème potentiel pour notre Alliance Française, qui existe ici sans statut juridique parce qu’elle a été historiquement tolérée par les autorités.
Quels sont, selon toi, les principaux défis auxquels font face les Français vivant dans ta circonscription ? Quelles sont tes priorités pour la suite de ton mandat ?
Il y a officiellement 35 000 Français aux EAU, mais en réalité le chiffre est plus proche des 60 000. Depuis 20 ans, le profil des expatriés ici a énormément changé. Et contrairement aux idées reçues, nous avons de plus en plus de Français qui décident de venir s’installer aux Émirats malgré des revenus qui seraient qualifiés de « modeste » au regard du coût de la vie. Si certains viennent, à la faveur d’un paysage juridique et fiscal favorable, d’autres sont leurrés par de nombreux documentaires approximatifs ou des influenceurs peu scrupuleux partageant sur Instagram un train de vie qui peut faire rêver certain et qui trompe tout le monde.
Je reçois de nombreuses questions et demandes de Français qui veulent venir s’installer ici. Pour certains, la première question est de savoir quelles aides la France pourra leur donner dès leur installation : bourses scolaires, chômage, santé… c’est insensé ! On a donc une certaine partie de nos compatriotes qui vient s’installer ici sans avoir pris la mesure du coût de la vie, des difficultés d’intégration (culturelles, professionnelles), et de la barrière de la langue. Et ce sont très souvent ces mêmes français qui tombent dans les écueils que nous essayons de mettre en lumière.
Pendant la pandémie de covid, certains élus et associations de Français collectaient des denrées de première nécessité et organisaient des maraudes pour aider certains Français dans la panade. Si cette mobilisation faisait du bien à voir, le mur des réalités était très amer à observer. Par ailleurs, je me suis également beaucoup rapproché d’organismes locaux pour les enfants à besoins spéciaux ainsi que pour les personnes victimes de violences conjugales afin de les accompagner, les protéger et les réinsérer.
Les Émirats ont pleinement conscience de ces sujets dramatiques et, comme pour beaucoup de sujets auxquels ils doivent faire face, ont répondu avec un arsenal tout à fait fascinant permettant de grands progrès dans ces domaines. Depuis mon arrivée aux EAU, l’environnement est aussi un de mes sujets de prédilections. Poser ses valises dans un endroit de la Terre ou il fait plus que 50° l’été interpelle évidemment ! Comment vivre mieux ? Que se passera-t-il dans 20 ou 30 ans aux Émirats avec le réchauffement climatique ?
Ces questions poussent à approcher les plus jeunes et m’ont offert d’intervenir auprès d’élèves pour les sensibiliser aux besoins du recyclage, à la protection de l’environnement et aux défis que l’homme aura à affronter s’il souhaite continuer à habiter les EAU.
On apprend aux enfants à utiliser les outils de demain à travers des ateliers pratiques, on cherche des financements pour l’achat de panneaux photovoltaïques et d’outils nécessaires au développement de potager (production ultra locale oblige) et on se rapproche des écoles pour tenter de mettre en place et pérenniser des actions pouvant avoir un impact réel.
Quelles différences fondamentales vois-tu entre ton pays de résidence et la France ? À quelles choses positives tu penses et dont la France devrait davantage s’inspirer ?
Il faut bien avoir en tête que les EAU sont un autre monde. Les EAU, c’est une langue, une tradition, une autre culture, une manière de penser. C’est aussi un système juridique, des lois propres, des institutions et un état souverain. Il est donc très difficile de comparer les EAU avec la France. En revanche, il y a de nombreuses choses qui fonctionnent vraiment bien et qui pourraient (devraient ?) inspirer la France.
Toutes les administrations fonctionnent à merveille, la plupart des démarches se font de manière dématérialisée, avec un simple téléphone et sur un délai très court. Notre carte d’identité émirienne contient véritablement tout (visa, travail, détails personnels, santé, logement, famille, score « bancaire »), vraiment tout ! Une plateforme unique permet de faire toutes sortes de démarches en quelques clics.
Acheter une voiture, enregistrer une société, renouveler un permis ou obtenir un prêt bancaire peut se faire en un temps record. Tout est conçu pour faciliter la vie des résidents et faciliter la vie des affaires. La justice est dotée de larges moyens et permet un traitement très rapide des dossiers. En moins de 6 mois, les dossiers civils sont traités, discutés et jugés ; appel compris.
D’ailleurs, que penses-tu de la situation politique actuellement en France ?
Tout d’abord, un constat s’impose : la politique française n’est généralement pas au premier rang des priorités des Français de l’étranger. Si on peut le comprendre, on doit d’ailleurs le regretter et œuvrer au rapprochement.
Nous sommes français à part entière et devons agir de la sorte. À titre personnel, j’ai, je pense, un avis assez minoritaire sur la situation politique en France. Là où de nombreuses personnes voient du chaos, je vois la conséquence de la plus belle expression de la liberté démocratique.
C’est l’expression répétée du peuple qui donne la situation actuelle et impose de s’entendre pour continuer d’animer la vie publique, pour voter le budget, pour avancer. Il y a eu un choix populaire, c’est démocratique et c’est sain. En revanche, c’est maintenant aux élus de s’entendre pour l’intérêt du pays.
Les Français attendent de leurs politiques qu’ils sacrifient leurs intérêts électoraux et s’attaquent aux nombreuses difficultés du moment. La France apparait aujourd’hui comme une exception car l’immense majorité des démocraties dans le monde fonctionne grâce à des coalitions parlementaires, réunies autour d’un pacte législatif négocié.
Enfin, en tant que Français de l’étranger, comment fais-tu pour garder le lien avec la France ?
J’ai un attachement particulier à la France malgré ma vie à l’étranger, dû à mon héritage familial. Mon père est né au Liban, dans un village entièrement francophone, et a toujours rêvé de la France. Lorsqu’il est arrivé à Paris, il a tout de suite pris un rendez-vous à la mairie du Vème arrondissement pour demander comment il pouvait maintenant aider la France et le Général de Gaulle. C’est ma mère qui était ce jour-là de permanence à la mairie, et elle est tombée sous le charme…
Nous sommes donc assez fiers d’être Français dans ma famille. Et lorsque l’on vit à l’étranger, nous sommes toujours ramenés à notre pays d’origine. Pour mes collègues, je suis « le Français ». Nous sommes donc quotidiennement des ambassadeurs de notre pays. Par ailleurs, mon mandat de Conseiller des Français de l’étranger me permet de garder un lien constant avec l’actualité française.
Et le triple maillage de l’alliance française, des écoles françaises et de la présence consulaire fait que la France reste toujours très proche de nous. C’est une particularité française exceptionnelle dans le monde, et nous devons la préserver.